L’ICMA appelle à un engagement citoyen pour une Centrafrique inclusive et souveraine

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Dans un entretien exclusif, Sheikh Fari Tahéruka Shabazz, président de l’Association des Intellectuels Centrafricains Musulmans (ICMA), dénonce les obstacles structurels à la pleine citoyenneté des musulmans en Centrafrique et alerte sur les risques d’une crise multidimensionnelle. Il appelle à un dialogue politique inclusif, la refondation des institutions et un engagement collectif pour bâtir un avenir stable et juste.

A+ : Bonjour Sheikh Fari Tahéruka Shabazz, qu’est-ce qui a motivé la prise de position public de l’ICMA à ce moment précis ?

Shabazz : Tout d’abord merci beaucoup de nous recevoir dans les colonnes de votre prestigieux média. Pour rejoindre directement à votre question, il faut noter que cela fait déjà des années que l’association des intellectuels centrafricains musulmans (ICMA) œuvre dans l’ombre pour faciliter l’accès à l’enseignement supérieur à des membres de la communauté nationale de confession musulmane défavorisés.

Nous avons atteint, dans les rangs de l’ICMA, un niveau critique de diplômés et de techniciens supérieurs très aptes, issus de différentes universités dans le monde et formés dans différents domaines, prêts à contribuer substantiellement à l’essor économique, social, culturel et politique de notre pays. Cependant, énormément d’obstacles et de barrières artificiels, créés de toute pièce, empêchent un tel projet citoyen.

Ainsi, à la suite de nombreuses concertations et de brainstormings soutenus nous sommes parvenus à la conclusion qu’il ne suffisait pas seulement de favoriser l’émergence d’une élite centrafricaine musulmane diplômée et très bien formée pour le bien du pays. Mais qu’il nous fallait de surcroît travailler à lever les obstacles qui structurellement empêchent ces jeunes gens de mettre en exergue tous leurs talents pour le bien commun, pour la nation centrafricaine.

Ainsi, la question de la citoyenneté et de l’action du citoyen centrafricain de confession musulmane s’est automatiquement posée à nous, d’où cette prise de position de davantage nous impliquer dans ces thématiques vitales. La question fondamentale c’était de nous interroger sur la nature et l’ampleur de l’apport de nous autres intellectuels centrafricains de confession musulmane amènent dans le débat public. C’est donc face au vide de notre présence physique dans le panorama public centrafricain, à un moment aussi crucial de notre histoire, couplé à l’absence vertigineuse de notre apport Intellectuel dans les débats publics que nous avons jugé utile de sortir de notre traditionnelle discrétion.

A+ : Quelle est la lecture que vous faites de la situation politique et institutionnelle actuelle de la RCA ?

Shabazz : Il y a près de douze ans de cela, la coalition hétéroclite sans queue ni tête menée par l’ancien chef d’Etat Michel Djotodia et ses lieutenants centrafricains comme étrangers (Djoubaye-Abazène, Djono Aba, Ali Darassa, Hassan Bouba, etc) rendaient le tablier après dix mois d’un règne chaotique dont nous espérions qu’il soit le dernier de ce type-là.

Le 10 juillet 2025, comme vous, nous avons assisté complètement dépités à la réformation de la même clique qui avait plongé le pays dans un chaos sanguinaire indescriptible. Peut-on vraiment dire que le pays a avancé entre ces dates ? Au moment où nous échangeons, nous avons dans ce pays des journalistes injustement emprisonnés pour la simple raison d’avoir exercé avec objectivité leur noble métier de journaliste.

Citons le cas emblématique et très parlant de notre compatriote Landry Nguéma, directeur de publication du Quotidien de Bangui, qui croupit aujourd’hui à la maison centrale de Ngaragba sans soin, sans suivi, forcé de se lancer dans une grève de la faim pour faire entendre ses droits inaliénables. Cela est extrêmement grave. Citons également le récent cas du journaliste Jean-Bruno Gambi, kidnappé dans la nuit du 11 au 12 juillet par des hommes armés masqués portant des tenues des forces armées centrafricaines. Et ce pour une destination inconnue. Nous n’avons aucune nouvelle de lui jusqu’à aujourd’hui.

On se rappelle comment, la semaine dernière, ont été molesté puis arrêtés et humiliés des leaders de la société civile dont Crescent Béninga, Gervais Lakosso ou encore Me Fernand Mandé-Djapou, pour le simple fait d’avoir voulu déposer des gerbes fleurs en mémoire des lycéens disparus dans la tragédie du 25 juin au Lycée Barthélémy Boganda. Nous pouvons aussi citer les cas de nos compatriotes Nour Grégaza et Armel Sayo kidnappés dans la prison militaire du camp de Roux pour les geôles de l’ORCB avant de se faire à nouveau enlever par les mercenaires de Wagner.

A-t-on encore besoin de parler des centaines de milliers de compatriotes vivant dans le dénuement total dans les camps de réfugiés et les camps de déplacés ? Sans oublier les centaines d’hommes politiques, de leaders d’opinion et de simples quidam menacés de mort et obligés de s’exiler pour survivre. Enfin, last but not least, il faut savoir que les pires sectes lucifériennes assoiffées de sang sont elles aussi entrées dans cette danse dans l’espoir non-dissimulé de faire main basse sur notre pays et vouer le pays de l’homme de Dieu Boganda aux forces diaboliques.

Vous voyez, monsieur le journaliste, à quel point le tableau est très sombre actuellement en Centrafrique. Raison pour laquelle, à l’ICMA, nous ne pouvons-nous contenter de simplement jouer les spectateurs face à cette dangereuse descente aux enfers de la RCA.

A+ : Pourquoi jugez-vous la conjoncture actuelle particulièrement dangereuse pour l’avenir du pays ?

Shabazz : Nous n’avons aucune souveraineté. Notre souveraineté monétaire qui est fondamentale, nous l’avons abandonné dès le début à la BEAC sur laquelle nous n’avons aucun contrôle. D’où le fait que cette dernière applique une désastreuse politique de resserrement monétaire, de raréfaction de la monnaie avec des taux directeurs exorbitants qui détruisent notre économie sans que nous puissions nous défendre.

Malgré la richesse du sol centrafricain et le fait que plus de 70% de la population travaille dans le domaine agricole nous avons perdu toute souveraineté alimentaire. Nous mourrons de faim, mangeons qualitativement très mal, et ne consommons presque exclusivement que des produits importés.

Militairement, nous sommes tout sauf souverains. La sécurité du pays a été abandonné à l’inefficacité des casques bleus de la MINUSCA, au bras armé de la mafia de Saint-Petersbourg que sont les mercenaires du groupe néo-nazi Wagner, à la bande de sicaires sanguinaires d’Hassan Bouba appelées Wagner Noirs ainsi qu’aux tristement célèbre milices Requins. Nos forces de défense nationale et de sécurité intérieure sont réduites à la portion congrue, à la marginalité pour notre grand malheur.

Nous avons perdu la main sur l’exploitation des grappes de croissance les plus importantes que sont les mines et le bois.

Politiquement, la Constitution 30 août 2023, qui a insidieusement introduit la ségrégation ethnique dans ses dispositions et qui écarte prioritairement les Centrafricains de confession musulmane des fonctions publiques civiles et militaires par son article 10 qui parle de « Centrafricains d’origine », en clair de « Centrafricains de souches » est tout simplement crisogène.

Si des organisations centrafricaines de confession musulmane, pour des raisons peu avouables, ont accepté de fermer les yeux voire de composer avec cette constitution racialiste, ségrégationniste et islamophobe qui vise à marginaliser essentiellement la composante musulmane du pays, sachez que l’ICMA pour sa part n’acceptera jamais une telle politique. Cette politique d’apartheid partout où elle a été appliquée (Afrique du Sud sous l’apartheid, États-Unis sous la ségrégation, les empires coloniaux européens, Israël…) a toujours conduit à la division, à la haine, au sang qui coule, aux pires catastrophes humaines.

Je le répète cet article 10 qui interdit aux musulmans l’accès à la fonction publique, à l’armée, à la gendarmerie, à la police, aux douanes, à la magistrature, à la carrière de diplomate, aux hautes fonctions politiques, à la candidature à la présidence de la République, sous prétexte que les Centrafricains musulmans ne seraient pas des Centrafricains d’origine, ce qui au passage est historiquement une aberration sans nom, va mettre le feu aux poudres.

Nous n’accepterons jamais de jouer le rôle de pantins à qui on donne le seul de droit de choisir ses maîtres sans jamais pouvoir accéder à aucune fonction publique civile ou militaire, et ce malgré nos diplômes. Ça, ça ne passera plus, ça ne passera pas.

4. Vous évoquez la nécessité d’un manifeste commun et d’un dialogue politique inclusif. Pouvez-vous nous en dire plus sur la forme que pourrait prendre ce manifeste ?

Shabazz : Le manifeste que nous appelons de nos vœux n’est pas uniquement le produit de la réflexion des membres de l’ICMA. Tel que nous voyons les choses, il s’agira d’organiser des concertations avec toutes les organisations, plateformes, personnalités indépendantes influentes et institutionnels pour nous mettre d’accord sur le contenu de ce manifeste commun. Mais je peux d’ores et déjà vous annoncer que pour sa part, l’ICMA est déjà prête. Nous disposons d’une batterie de propositions à soumettre à l’appréciation du plérôme des forces vives de la nation qui acceptera de prendre part à cette concertation pour sortir ce manifeste commun.

La suite dans nos prochaines parutions

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