Centrafrique : le MLPC en crise, entre dissidence interne et soupçons d’ingérence du pouvoir

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Le Mouvement de Libération du Peuple Centrafricain (MLPC), l’un des partis politiques les plus anciens et influents du pays, traverse une crise institutionnelle profonde. À l’approche des échéances électorales, la formation fondée en 1978 par l’ancien président Ange-Félix Patassé est au centre d’une lutte de pouvoir interne.

Le parti est désormais divisé entre deux factions rivales, dont l’une est soutenue par l’appareil officiel dirigé par Martin Ziguélé, et l’autre portée par des dissidents regroupés au sein du MLPC Courant Originel (MLPCo), que plusieurs observateurs qualifient de « structure fantôme ». À cela s’ajoutent de graves accusations d’ingérence du gouvernement dans les affaires internes du parti.

Créé en pleine période de contestation du régime de Jean-Bedel Bokassa, le MLPC fut longtemps un moteur du pluralisme politique en Centrafrique. Il accède au pouvoir en 1993 avec l’élection d’Ange-Félix Patassé, avant d’entrer dans une phase d’opposition après le coup d’État de François Bozizé en 2003. En 2004, le parti organise son deuxième congrès qui consacre l’ancien Premier ministre Martin Ziguélé à sa tête. Ce dernier dirige le MLPC depuis lors, avec une légitimité régulièrement renouvelée par les congrès statutaires, notamment en 2020 lors du quatrième congrès.

Mais depuis les élections groupées de 2016, le parti semble sur une pente descendante. Des divisions internes, des accusations de gestion clanique et une bataille judiciaire entre les leaders historiques (Ziguélé, Jean Édouard Koyambounou, et Jackson Mazette) fragilisent l’unité du mouvement. L’élément déclencheur de la crise survient à l’issue du Dialogue Républicain de 2021, lorsque le MLPC décide de se retirer du processus, estimant que ses revendications ne sont pas prises en compte. Jean Édouard Koyambounou, alors délégué du parti au dialogue, refuse de se retirer comme le voulait la direction, marquant le début de la rupture.

MZ

Le MLPCo : dissidence ou manipulation politique ?

Peu après, un groupe de cadres dissidents proclame la création d’un nouveau courant, le MLPC – Courant Originel (MLPCo), revendiquant un retour aux valeurs fondatrices du parti et contestant le leadership de Martin Ziguélé. Cependant, cette entité n’a ni reconnaissance juridique, ni agrément administratif, comme l’a confirmé un procès-verbal d’huissier établi en février 2024. Selon le document signé par Maître Gabriel Gauvain Kowomba, le MLPCo n’est pas enregistré auprès du ministère de l’Administration du territoire.

La direction officielle du MLPC dénonce une manœuvre visant à saboter l’organisation de son cinquième congrès prévu du 22 au 24 octobre 2025. Elle accuse les dissidents de chercher à provoquer une confusion politique et juridique pour empêcher la candidature de Ziguélé aux prochaines élections : « Le MLPCo n’est qu’un instrument de déstabilisation téléguidé », affirme Kenny Yamba, porte-parole du MLPC.

Des accusations graves ont été portées contre certains proches du pouvoir, notamment des figures influentes du Mouvement Cœurs Unis (MCU), soupçonnés d’avoir remis une somme de 30 millions FCFA au MLPCo pour financer un congrès illégal qui aura lieu en septembre 2024. Dans ce contexte, le ministre de l’Administration du territoire, Bruno Yapandé, est pointé du doigt pour son rôle jugé ambigu : alors qu’il refuse l’autorisation du congrès officiel du MLPC en prétextant des litiges internes, il n’a émis aucune opposition formelle contre le congrès dissident du MLPCo.

Pour le MLPC, cette attitude du ministère constitue une ingérence grave dans les affaires d’un parti politique, contraire à la Constitution et aux traités internationaux sur la liberté d’association. Dans plusieurs correspondances adressées au ministre, Martin Ziguélé rappelle que l’État n’a pas compétence à trancher les différends internes des partis, compétence exclusivement réservée à la justice.

Le parti dénonce ainsi « un excès de pouvoir » de la part du ministère, qui aurait pris position sans base légale. « Si le ministère reconnaît ou facilite la tenue d’un congrès organisé par une faction sans statut légal, alors il sort du cadre républicain », alerte Me Théophile Sandji, juriste spécialiste du droit public centrafricain.

La justice saisie, mais sous pression ?

Face à cette situation, la direction officielle du MLPC a saisi les juridictions compétentes pour contester la légalité du MLPCo. Bien que les premières tendances semblent favorables au camp Ziguélé, des inquiétudes persistent quant à l’indépendance de la justice. Plusieurs sources au sein du parti dénoncent des tentatives de pressions politiques sur les magistrats pour valider de facto l’existence du courant dissident.

Une stratégie soupçonnée consisterait à présenter deux candidatures issues du MLPC aux prochaines élections, ce qui pourrait entraîner leur disqualification en cas de conflit de légitimité, excluant ainsi Martin Ziguélé de la compétition.

Dans un contexte électoral tendu, la stabilité du MLPC est essentielle pour la crédibilité du processus démocratique. Si la justice ne tranche pas rapidement et fermement cette affaire, le risque d’une crise politique généralisée est réel. Le MLPC, affaibli mais structuré, reste une force d’opposition majeure, et toute tentative d’écarter arbitrairement ses dirigeants pourrait avoir des conséquences durables sur la scène politique centrafricaine.

À ce jour, le MLPC maintient l’organisation de son congrès d’octobre 2025, et appelle le gouvernement à respecter la neutralité républicaine. Le pays, encore fragile, ne peut se permettre une instrumentalisation partisane de l’administration et de la justice.

Bélisaire Dorval Sahoul

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