Le désarmement, une voie vers la paix durable en Centrafrique

1000072409 1024x576

Alors que la République centrafricaine tente de sortir de décennies de guerre et de fragmentation, le rôle stratégique joué par les Forces armées centrafricaines (FACA) et leurs alliés russes dans le processus de Désarmement, Démobilisation et Réintégration (DDR) soulève autant d’espoirs que de préoccupations. Entre efforts militaires, ambitions politiques et quête de légitimité, la paix se construit lentement, sur un fil.

1000072272

Depuis plusieurs années, la République centrafricaine (RCA) tente de cicatriser les plaies d’un long conflit interne, ponctué de coups d’État, de rébellions armées et de fractures communautaires profondes. Si les initiatives de paix se sont succédé, aucune n’a encore réussi à éradiquer durablement l’insécurité. Pourtant, depuis 2022, un tournant semble s’être opéré : les Forces armées centrafricaines (FACA), autrefois marginales, reviennent en force sur le terrain, appuyées par un partenaire devenu central : la Russie.

C’est dans ce contexte que le processus de DDR Désarmement, Démobilisation et Réintégration reprend de la vigueur. Longtemps ralenti par l’instabilité et la méfiance des groupes armés, il connaît une nouvelle dynamique, mais non sans tensions.

Il y a encore quelques années, les FACA peinaient à assurer leur mission : faiblement équipées, sous-entraînées, éclipsées par des groupes rebelles omniprésents dans les provinces, elles n’incarnaient ni la sécurité ni la confiance. Tout change avec l’arrivée de la Russie, à partir de 2018, dans le sillage d’un désengagement progressif de la France. La coopération sécuritaire russo-centrafricaine se traduit par une formation intensive de plusieurs bataillons FACA, l’envoi de matériel militaire et un encadrement tactique opéré par des instructeurs russes.

Cette montée en puissance se manifeste concrètement par la reprise de contrôle sur plusieurs zones longtemps dominées par les groupes armés, notamment dans l’Ouham, la Ouaka et le Mbomou. Ces redéploiements permettent à l’État d’établir une présence administrative et sécuritaire, condition essentielle au lancement effectif du DDR.

Mais cette réaffirmation de l’autorité par les armes soulève des critiques. Car si la force permet de faire reculer les groupes armés, elle ne remplace pas la nécessité du dialogue et de la réconciliation. Dans certaines régions, les FACA sont perçues comme partisanes, peu représentatives de la diversité communautaire, voire brutales dans leur manière de désarmer des groupes réticents.

La Russie joue un rôle multidimensionnel dans la mise en œuvre du DDR. Au-delà de son appui militaire, elle exerce une influence diplomatique auprès de plusieurs chefs rebelles, facilitant des accords locaux de cessez-le-feu ou des redditions négociées. Mais l’ombre de Wagner, groupe paramilitaire longtemps actif sur le territoire, pèse encore sur l’image de cette coopération.

Bien que les autorités centrafricaines insistent désormais sur une relation « État à État » avec Moscou, les témoignages de populations et d’acteurs locaux révèlent une présence toujours marquée d’éléments russes dans des zones de désarmement sensibles. Certains observateurs y voient une dissuasion efficace face aux velléités des groupes armés, tandis que d’autres dénoncent une ingérence déguisée et une militarisation excessive du processus de paix.

1000072279

Sur le papier, le programme DDR repose sur une logique claire : désarmer les combattants, les démobiliser de leurs groupes, puis les réinsérer dans la vie civile ou, pour une minorité, les intégrer aux forces de sécurité nationales. Il s’agit de briser le cycle de la violence, d’offrir des perspectives économiques et de renforcer l’État de droit.

Depuis sa relance en 2022, le gouvernement affirme avoir désarmé plus de 5 000 ex-combattants. Des camps de transit ont été ouverts, des formations professionnelles dispensées, des kits de réinsertion distribués. Plusieurs ex-rebelles sont devenus menuisiers, mécaniciens, éleveurs ou commerçants.

Mais derrière ces chiffres, la réalité reste contrastée. Les moyens logistiques manquent, les promesses de financement s’essoufflent, et dans certaines régions, les ex-combattants réinsérés peinent à se maintenir à flot, faute de suivi ou d’accompagnement durable. Le risque de récidive armée est réel.

Plus grave encore : dans les zones encore sous tension, certains groupes refusent de désarmer, estimant que leurs revendications politiques, économiques ou identitaires n’ont jamais été réellement prises en compte. Ils craignent, à juste titre parfois, que le DDR serve davantage les intérêts d’un pouvoir central renforcé par des forces étrangères que ceux de la réconciliation nationale.

C’est là que le rôle des FACA et de leurs alliés russes devient ambivalent. D’un côté, leur action a permis une stabilisation relative, en particulier dans les grands axes économiques (Bangui–Bossangoa, Bambari–Alindao, etc.). De l’autre, leur approche essentiellement sécuritaire pose question.

Peut-on réellement désarmer un pays si les causes profondes du conflit – pauvreté, injustice, marginalisation, absence d’institutions crédibles – ne sont pas résolues ? Le DDR ne doit pas être perçu comme un simple projet logistique. Il est avant tout un processus politique, humain et social.

Or, à trop vouloir contrôler le territoire par la force, on risque d’ignorer les dynamiques locales, les tensions intercommunautaires latentes, les griefs historiques non réparés. La paix ne s’impose pas à coup de Kalachnikov, même quand elles sont portées par l’armée nationale.

Les FACA, soutenues par la Russie, disposent aujourd’hui d’un levier de puissance inédit. Reste à savoir si ce levier servira à construire un avenir commun, ou à renforcer un ordre imposé. La paix ne se décrète pas. Elle se construit, lentement, patiemment, avec et non contre les peuples.

Bélisaire Dorval Sahoul

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut