
La République Centrafricaine se trouve une fois encore à la croisée des chemins. Après des décennies de conflits, d’instabilité chronique et d’interventions extérieures, le pays entrevoit l’opportunité, rare mais fragile, de tourner définitivement la page de la violence. Ce tournant décisif repose cependant sur une condition indispensable : le désarmement volontaire des groupes armés encore actifs sur le territoire. Il ne s’agit plus simplement d’un vœu pieux, mais d’une exigence politique, sécuritaire et morale.

Depuis plusieurs mois, les forces de défense et de sécurité centrafricaines enregistrent des progrès notables. Fortement soutenues par des réformes structurelles et des coopérations bilatérales et multilatérales, elles ont réussi à reprendre le contrôle de zones jadis abandonnées aux milices et aux groupes rebelles. Ces avancées ont, dans certains cas, été obtenues au prix d’opérations militaires difficiles, mais elles témoignent d’une évolution significative : l’État centrafricain renforce peu à peu son autorité légitime sur l’ensemble de son territoire.
Ce rétablissement progressif de la souveraineté nationale modifie les rapports de force et met en lumière une vérité désormais incontournable : les groupes armés n’ont plus d’avenir dans une RCA en reconstruction. Le rapport de force bascule. Ce que ces groupes pouvaient jadis imposer par les armes devient aujourd’hui une posture intenable, sans base populaire durable ni légitimité politique. La seule issue viable, à la fois pour eux et pour le pays, est le désarmement.
Il serait naïf de croire que tous les groupes armés se sont formés uniquement dans une logique de prédation ou de pouvoir. Certains sont nés d’un vide sécuritaire ou d’un sentiment d’abandon, d’autres ont vu le jour dans un contexte de marginalisation ethnique ou territoriale. Mais les raisons qui ont pu, à un moment donné, justifier leur existence ne résistent plus à l’épreuve du temps.
Aujourd’hui, ces entités armées ne sont plus perçues comme des protecteurs ou des résistants, mais comme des obstacles à la paix et au développement. Leur maintien ne fait qu’aggraver les souffrances des populations civiles, alimenter les déplacements de masse, freiner l’accès aux services sociaux de base et décourager les investissements économiques. En persistant dans la logique de confrontation, ces groupes ne font que prolonger l’agonie d’un pays qui aspire à la stabilité.
Le désarmement : une responsabilité et une opportunité
Déposer les armes ne signifie pas renoncer à ses droits ni à ses aspirations. Bien au contraire, cela peut être le point de départ d’une transformation profonde, tant au niveau individuel que collectif. L’accord politique pour la paix et la réconciliation, signé en février 2019 à Bangui entre le gouvernement et plusieurs groupes armés, offre justement un cadre pour cette transition.
Cet accord prévoit non seulement des garanties de sécurité, mais aussi des mécanismes d’amnistie, de réinsertion socio-économique, et même, dans certains cas, une participation politique encadrée. Il reconnaît la complexité du conflit centrafricain et cherche à construire une paix inclusive, où la justice ne soit pas synonyme de vengeance, mais de reconstruction collective.
Les exemples ne manquent pas pour illustrer les bénéfices du désarmement. Plusieurs anciens combattants, aujourd’hui réinsérés dans des projets communautaires ou des activités économiques légales, témoignent d’un changement de cap possible. Bien encadrée, cette réintégration constitue une chance réelle pour ceux qui veulent abandonner la lutte armée sans pour autant être marginalisés.
Pour que ce processus fonctionne, encore faut-il que l’État centrafricain tienne ses engagements, garantisse la sécurité de tous et mette en œuvre les programmes de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR) de manière équitable et transparente. L’expérience a montré que les promesses non tenues peuvent rapidement faire voler en éclats les efforts de paix. C’est pourquoi une implication claire, constante et crédible du gouvernement est indispensable.
La communauté internationale, pour sa part, doit continuer à jouer son rôle de facilitateur et de garant. Il ne suffit pas de signer des accords : il faut les accompagner sur le terrain, en mobilisant des ressources financières, techniques et humaines. Les missions onusiennes, les partenaires régionaux et les ONG ont une responsabilité majeure dans la réussite du processus de paix. Leur appui aux initiatives locales, leur présence dans les zones sensibles, et leur capacité de médiation sont des leviers cruciaux.

Un appel à la société civile : bâtir une paix durable
La paix ne se construit pas uniquement dans les bureaux des chancelleries ou sur les champs de bataille. Elle se bâtit aussi, et surtout, au sein des communautés. La société civile centrafricaine, dans sa diversité, a un rôle essentiel à jouer. Associations de jeunes, leaders religieux, femmes engagées dans les dynamiques locales : tous peuvent contribuer à la sensibilisation, au dialogue intercommunautaire et à la reconstruction du tissu social.
La lutte contre l’idéologie de la violence passe par l’éducation, la culture de la paix et la valorisation des alternatives citoyennes. Il faut briser le cycle fataliste qui voudrait que la jeunesse n’ait pour avenir que les armes ou l’exil. Il est urgent d’offrir à une génération désabusée des perspectives concrètes de formation, d’emploi, d’engagement civique.
La RCA ne manque ni de ressources humaines, ni de volontés de paix. Mais elle manque encore de cohésion, de confiance mutuelle, et surtout de stabilité durable. Dans ce contexte, chaque acteur a une responsabilité historique. Les groupes armés doivent comprendre que la logique de la violence est une impasse. Le désarmement n’est pas une capitulation, mais une chance. Celle de participer à la reconstruction d’un pays meurtri, mais pas brisé. Celle de redevenir acteur d’un avenir commun, plutôt que facteur de chaos.
Le moment est venu d’agir. La paix ne peut attendre. Et elle ne se décrète pas : elle se construit, arme déposée, main tendue, voix levée pour dire que le temps de la guerre est révolu. En RCA, la seule voie d’avenir est celle de la réconciliation, du dialogue et de la sécurité partagée.
Bélisaire Dorval Sahoul
