
Le 30 juin dernier, une opération de perquisition s’est déroulée à la Maison carcérale du Camp Deroux à Bangui, à l’initiative de l’Office Centrafricain pour la Répression contre le Banditisme (OCRB), avec l’aval des responsables de l’administration pénitentiaire.
L’objectif : mettre fin à l’utilisation illégale de téléphones portables et à la circulation d’objets interdits au sein de l’établissement. Une mission que les autorités décrivent comme une simple opération de maintien de l’ordre. Pourtant, sur les réseaux sociaux et dans certains médias, l’opération a vite pris une autre tournure : allégations de violences, d’enlèvements et de violations des droits humains.
Une enquête menée par notre rédaction, basée sur des témoignages directs, des sources pénitentiaires, policières et indépendantes, permet de faire la lumière sur ce qui s’est réellement passé dans les murs du Camp Deroux.
Une opération ciblée autorisée et encadrée
L’initiative de cette opération a été prise à la suite d’informations persistantes faisant état d’une recrudescence d’activités illicites au sein de la prison, notamment l’usage de téléphones portables par les détenus pour communiquer avec l’extérieur. Une pratique interdite par la législation centrafricaine et considérée comme une menace à la sécurité publique.
Selon le lieutenant T.M., officier de l’OCRB, l’intervention a été « planifiée en concertation avec l’administration pénitentiaire, dans un cadre strictement légal et sous observation d’organisations internationales, notamment la Minusca ». L’opération a eu lieu à l’aube, en présence de policiers, d’agents pénitentiaires et de membres de la mission onusienne.
Une perquisition sans violence, selon les témoignages internes
Au cœur des polémiques circulant sur les réseaux sociaux, des accusations font état de brutalités infligées aux détenus, voire d’enlèvements. Ces affirmations ont été catégoriquement réfutées par plusieurs sources présentes sur les lieux, y compris des détenus eux-mêmes.
Un prisonnier ayant requis l’anonymat a déclaré : « On nous a demandé de sortir de nos cellules calmement. Les fouilles ont été menées devant nous, avec les agents pénitentiaires, la police et même des observateurs de la Minusca. Il n’y a pas eu de coups, pas de brutalité. »
Un autre détenu confirme : « Ils ont trouvé des téléphones, des cartes mémoire, des objets métalliques. Ceux qui en détenaient ont été enregistrés pour enquête disciplinaire, mais personne n’a été frappé ni maltraité. »
La Minusca, contactée par notre rédaction, a indiqué que ses agents présents n’ont observé « aucune violation manifeste des droits humains durant la perquisition ».
Une récupération politique de l’événement ?
Malgré ces éléments, certains médias ont rapidement rapporté des accusations de traitements inhumains, s’appuyant sur des témoignages anonymes et difficilement vérifiables. L’un des articles viraux évoquait même l’« enlèvement de trois prisonniers par des hommes armés non identifiés », sans apporter de preuves concrètes.
Une source policière proche du dossier dénonce une tentative de manipulation : « Certains groupes tentent de décrédibiliser les forces de sécurité, en propageant des informations fausses ou déformées. C’est un obstacle à notre travail de réforme et de professionnalisation. »
Plusieurs observateurs notent que ces accusations émergent dans un climat politique tendu, où la question de la réforme des institutions sécuritaires est un sujet de discorde entre certaines factions politiques.
Le fond du problème : les téléphones en prison
L’élément central de cette affaire reste l’usage de téléphones portables par les détenus. En République Centrafricaine, la loi interdit formellement l’introduction et l’utilisation de téléphones dans les établissements pénitentiaires. Les autorités justifient cette interdiction par des motifs de sécurité nationale : les téléphones pourraient être utilisés pour organiser des évasions, coordonner des activités criminelles ou même fomenter des troubles à l’ordre public.
Selon un rapport confidentiel de l’administration pénitentiaire consulté par notre rédaction, plusieurs incidents récents ont impliqué des détenus en possession de téléphones, notamment dans des affaires de trafic de drogue, de corruption et de menaces contre des témoins.
Un responsable de la sécurité au Camp Deroux, précise : « Nous avons saisi plus de vingt téléphones lors de cette dernière perquisition, ainsi que des chargeurs artisanaux et des puces SIM. Ces objets sont souvent introduits lors des visites ou par des complicités internes. »
Mais cette lutte contre les téléphones ne va pas sans poser de dilemmes éthiques. Plusieurs organisations de défense des droits humains soulignent que l’interdiction absolue de tout moyen de communication peut renforcer l’isolement des détenus, aggraver leur détresse psychologique et nuire à leur réinsertion sociale.
Elle plaide pour l’introduction de cabines téléphoniques surveillées, comme cela se pratique dans d’autres pays de la sous-région, afin de concilier sécurité et humanité.
L’affaire du Camp Deroux soulève des questions plus larges sur l’état du système pénitentiaire en Centrafrique. Surpopulation, manque d’infrastructures, pénurie de personnel qualifié, détention préventive prolongée : les prisons centrafricaines font face à des défis chroniques qui limitent leur efficacité et minent les droits fondamentaux des détenus.
Le ministère de la Justice a annoncé récemment un programme de réforme visant à améliorer les conditions de détention, renforcer la formation du personnel pénitentiaire et introduire de nouveaux outils de contrôle électronique. Mais ces annonces tardent à se concrétiser sur le terrain.
Bélisaire Dorval Sahoul
